Paris, le 18 mai 1893
Le château de Marly
"Le public a raison de s’intéresser à la vie des hommes célèbres, des écrivains en particulier. Ces derniers, à qui l’on prête volontiers un esprit supérieur,
pourraient-ils vraiment avoir une existence banale ? Non, sans doute pas, au même titre que leurs héros, des êtres imaginaires ou presque… créés pour nous distraire mais aussi pour nous permettre
de réfléchir selon les thèses morales qu’ils soutiennent, les solutions qu’ils trouvent aux questions brûlantes de notre époque. Tout cela nous inspire naturellement le désir de savoir si
la propre vie de ces écrivains est en harmonie avec la morale qu’ils prêchent…
D’ailleurs, nous aimons tant nos défauts, que notre plus grande joie réside encore dans la connaissance que l’on peut avoir des faiblesses des « grands », de savoir que ceux-là mêmes qui
prétendent influencer nos esprits succombent comme nous à toutes les tentations humaines. Alors, nous nous acharnons sur « l’idole » avec d’autant plus de rage que nous croyons, par comparaison,
nous élever dans notre propre estime.
Nous savons pourtant que les demi-dieux n’ont existé que dans la mythologie. Ne nous en plaignons pas : quel intérêt aurions-nous pu soutenir devant des êtres ennuyeux à force d’être parfaits
?
Comment un écrivain, quelle que soit sa puissance intellectuelle et la fécondité de son imagination, pourrait-il nous dépeindre les passions multiples qui agitent le cœur humain, s'il ne les
avait lui-même ressenties? Je dirai plus : à des imaginations puissantes, il faut des sensations fortes. Chez eux, rien ne doit être en demi-teinte : leurs qualités comme leurs défauts prennent
des proportions qu'on ne trouve pas chez les gens ordinaires et, nous ne pouvons imaginer qu'ils soient accessibles aux travers mesquins qui sont le propre justement du vulgum pecus.
Ces réflexions me sont venues à l'esprit lorsque, voulant parler de Dumas intime, je me suis souvenu de cette légende qui tendait à le faire passer pour intéressé.
Tous ceux qui ont eu la bonne fortune d'approcher l'auteur de Francillon (1887) savent combien cette accusation est fausse et stupide. Il est vrai que les médisances
obtiennent plus de crédit que les choses sensées. Comme par hasard…
Tout récemment, une revue, dans une chronique fantaisiste, et sans que son auteur y ait attaché la moindre importance, racontait que M. Dumas, suivant en cela la tradition paternelle, ne
payait pas ses dettes. C'était là une simple boutade. Or ces sortes de boutades sont le plus souvent dangereuses, puisqu'il se trouve toujours des gens qui, intentionnellement ou non, y ajoutent
foi. C'est ainsi que naissent les légendes. Un autre journal n'avait-il pas dit aussi que M. Dumas n'éprouvait aucun scrupule à faire sien le travail d'un autre, pourvu que cela lui rapportât
?
L'auteur de l'article prétendait que, tout en ayant très peu collaboré à la pièce de Georges Sand : le Marquis de Villemer (jouée en février 1864 à l’Odéon), l’illustre écrivain touchait
et touche encore la moitié des droits d’auteur. Son argumentation était fausse car, au contraire, et bien qu’il ait apporté son concours à l’élaboration de cette pièce, Alexandre Dumas n’a jamais
rien touché de ce fait. C’est simplement un cadeau de plus de 200 000 francs qu’il a fait là à Georges Sand, qui en a convenu d’ailleurs elle-même dans plusieurs lettres qu’elle a adressées à son
éminent collaborateur. Le fait est facile à établir puisque la pièce a été jouée et se joue encore de nos jours (mai 1893).
Pour achever de peindre le caractère de Dumas à cette époque – il avait alors trente-six ans – le journaliste racontait qu'il n'y avait pas de plus grand plaisir pour le jeune auteur dramatique
que d'agacer le fils de Georges Sand, Maurice, en faisant tomber à la dérobée les châteaux de cartes que l'autre édifiait avec tant de peine. Or Maurice Sand avait deux ans de plus que Dumas…
Ces « anecdotes » finirent même par être utiles à un avocat en mal de publicité qui plaidait dans une affaire qui ne concernait pas Alexandre Dumas puisqu’elle opposait Messieurs Koning et de la
Rounat qui se disputaient à propos de la reprise de la pièce Les Danischeff initialement jouée à l’Odéon en 1876. Il s’agissait avant tout d’une querelle entre producteur
et metteur en scène. Cette pièce avait été écrite par Alexandre Dumas fils et Pierre Korvine-Kroukovski (1844-1899) qui signait Pierre Nevsky. Pourtant, au cours de sa plaidoirie, l’avocat
d’une des parties, Maître Tézenas, lut au tribunal l’article que je viens de citer et s’écria : « voilà le vrai caractère de Monsieur Dumas ! »
Cet exemple nous montre quel danger il y a à accréditer plus longtemps de pareilles légendes, quels inconvénients cela peut avoir pour celui qui en est la victime, puisqu'un avocat n'hésite pas,
au risque de tromper la conviction des juges, à se servir d'une boutade de journaliste en quête de nouvelles à sensation.
Tous ces détails, de même que ceux qui vont suivre, je les tiens de M. Dumas lui-même.
Je les ai recueillis au cours de divers entretiens à bâtons rompus, et, certes, l'illustre écrivain était loin de se douter qu'un jour j'en ferais mon profit. Mes confrères savent d'ailleurs
combien Dumas se montre rebelle à ces sortes de confidences si elles doivent nourrir le reportage d’un journaliste en mal d’actualité. Les journalistes savent aussi le peu d'importance
qu'il attache aux attaques dont il est l'objet.
Jamais, du reste, il ne lit les articles de journaux qui parlent de ces attaques. Et. si quelques amis complaisants - et il s'en trouve toujours - les lui
communiquent, il n’y répond pas et ne veut pas qu'on y réponde.
Alexandre Dumas et son petit-fils
« Sauf dans les fonctions publiques, où l'on n'est pas seul en cause, lisons-nous dans la préface de la Princesse de Bagdad, la seule
réponse à faire aux calomnies, c'est le silence, lequel contient toutes les formes et tous les effets du mépris. »
Et, plus loin, avec une nuance de mélancolie qui caractérise tous les écrits de Dumas ces dernières années, il ajoute :
« Je suis trop près de la fin de toutes les choses périssables pour laisser traîner un mauvais sentiment dans ma vie. Ceux que j'aime et qui
m'aiment peuvent me faire de la peine sans le vouloir; ils n'ont qu'à souffrir ou mourir pour cela ; les autres ne peuvent rien me faire. Ils peuvent imprimer, démontrer, faire admettre par le
monde entier que je n'ai aucun talent, que mes succès étaient immérités, ils peuvent précipiter mon œuvre dans l'oubli. Qu'ils ne se donnent pas tant de mal ; elle y tombera bientôt toute seule,
si elle le mérite et elle en ressortira tôt ou tard malgré eux, si elle vaut quelque chose. Et qu'est-ce que l'une ou l'autre solution changera dans le mouvement de ce monde ? Ce que nul ne peut
m'enlever, c'est le plaisir que le travail m’a procuré, ce sont les jouissances pures que m'ont causées la conception et l'exécution de ces œuvres bonnes ou mauvaises, toujours sincères, c'est
l'indépendance matérielle et morale qu'elles m'ont donnée, c'est l’influence que quelques-unes d'entre elles ont exercée sur les idées, sur les mœurs et même sur les lois ; c'est le droit
de me dire, en face de certains progrès accomplis, ce que disent les ouvriers en se promenant le dimanche dans des quartiers nouveaux: « J'ai tout de même travaillé à ces maisons-là.» Rien
ne vous permet de dire que je n’aie pas aimé, cherché et dit la vérité, que je n’aie pas voulu le bien, que je n’aie pas poursuivi un idéal, inutilement pour vous, soit, et encore, qu’en
savez-vous ? Mais non pour moi en tout cas et pour quelques autres que j’ai fait réfléchir et pleurer, ce qui n’est pas la même chose. Combien sommes-nous qui pouvons en dire autant ? Non
seulement je ne reproche rien à la vie, mais je n’espérais pas et ne méritais pas tout ce qu’elle m’a donné. J’aurais été un des heureux de ce monde ; c’est bien le moins dès lors que je ne
veuille de mal à personne, même à ceux qui ont essayé de m’en faire. »
Ce n'est que
tout récemment qu'une sorte de revirement s'est produit en faveur de l'éminent écrivain. Ceux-là mêmes qui l'ont le plus violemment attaqué jadis sont revenus sur leur opinion première et la
presse tout entière a enfin admis l’importance et la qualité de son œuvre au moment de la publication du septième volume de son Théâtre complet.
Et, en rendant justice à la puissance créatrice de l'écrivain, il devient impossible de ne pas reconnaître en même temps la réalité des valeurs de l'homme privé, tellement l'auteur et l'œuvre se
sont pour ainsi dire identifiés.
« Dans notre chef-d'œuvre, dit-il, il faut qu'il y ait non seulement de notre esprit, mais de notre âme et presque de notre sang et de notre chair. On
ne donne pas la vie sans tirer quelque chose de soi, des plus secrètes profondeurs de soi-même. »
Le bureau d'Alexandre Dumas
La sincérité, la passion qui monte de toutes les pages qu'il a écrites nous fait sentir que son œuvre est non seulement le résultat de ses propres impressions, de
l'observation sur lui-même et sur les autres, mais encore des souffrances morales que le hasard de ses origines lui a appris à connaître dès le début de son existence.
« De la loi qui m'avait opprimé, je passai à celle qui opprimait les autres. Né d'une erreur, j'avais les erreurs à combattre.»
La chambre d'Alexandre Dumas à Marly
Lisez cette page autobiographique que j'ai trouvée dans la préface de la Femme de Claude et vous pourrez juger enfin combien il souffrit dans son enfance,
des brimades voire des persécutions infligées par ses camarades :
« Lorsque je vins au monde, une de ces lois que vous trouvez si bien faites, et que je me permets quelquefois d'attaquer, m’attendait à côté de mon berceau pour peser sur moi, qui
n’avais pas demandé à naître, et qui étais aussi innocent que tous les autres enfants qui naissaient à la même heure, fussent-ils fils de rois sur leur trône ou de magistrats sur leur siège.
»
Et plus loin, parlant des insultes que ses camarades d'école lui faisaient subir, il ajoute :
« Mon supplice, que j'ai décrit dans « l'Affaire Clémenceau », et dont je ne parlais pas à ma mère pour ne pas lui faire de peine, dura cinq ou six
ans. Je faillis en mourir. Je ne grandissais pas, je m'étiolais ; je n'avais de goût ni pour l'étude ni pour le jeu. Seulement, je me repliais en moi-même et je prenais cette habitude de la
réflexion et de l'observation qui devait me servir tout au long de ma vie. Observation des autres, préservation de soi-même. »
Mais le voilà enfin homme et lancé à fond de train dans ce qu'il appelât « le paganisme de la vie moderne. »
« Faut-il vous dire, monsieur? Je ne prenais pas grand plaisir à ces travaux faciles. J'observais et je constatais plus que je ne jouissais dans cette vie turbulente. Les créatures
dévoyées que je côtoyais à chaque moment, qui vendaient le plaisir aux uns, qui le donnaient aux autres, qui ne gardaient pour elles qu'une honte certaine et, qu'une fortune douteuse, me
donnaient au fond plus envie de pleurer que de rire, et je commençais à me demander pourquoi cela était ainsi. Comme je n'avais pas de patrimoine à dilapider avec ces femmes, aux dépenses que je
pouvais me permettre j'ajoutais un peu de pitié. J'assistai à des désespoirs, je reçus des confidences, je vis couler des larmes sincères et amères à travers toutes ces fausses joies. Celles qui
me prirent pour confident me surent gré de ne pas me moquer d'elles, et mon âme, qui commençait à remuer en moi, m'annonçait déjà un nouveau moi qui présageait de ma transformation. Le roman de
la Dame aux Camélias fut le premier effet de ces impressions. »
Le Maître poursuivait donc la voie qu’il se traçait sans s'inquiéter des attaques plus violentes qu'a subies aussi bien son œuvre moralisatrice que l'homme qui a eu
la hardiesse de l'entreprendre. C’est la conséquence inévitable de tout ce qui vient heurter nos préjugés, nous montrer soudain la vérité lorsque nous nous sommes habitués à nous complaire dans
le mensonge.La devise de toute sa vie a été ce simple proverbe arabe :
« Le chien aboie, la caravane passe. » » et il aime à ajouter : « Que ceux qui font partie de la caravane laissent aboyer et poursuivent leur route. Ils
vont quelque part où les chiens ne vont pas. »
Avec cette philosophie, il lui était facile de dédaigner les piqûres lilliputiennes des envieux ou des sots : ce géant de la littérature savait que,
tôt ou tard, la vérité se ferait jour. Cela est arrivé plus tôt peut-être qu'il ne l'espérait. D'ordinaire ces sortes de revanches sont posthumes…
Si tous ceux, parmi les jeunes auteurs dramatiques, qui ont fait appel à la connaissance et à la protection de l'éminent écrivain, se nommaient, la liste en serait
longue. Ses correspondants sont aussi très nombreux ; il reçoit plus de cinquante lettres par jour et cependant il prend le temps de répondre à toutes. Ses réponses sont autant d'autographes ; il
n'a point de secrétaire. Il a trop appris, par l'exemple de son père, ce que peuvent coûter parfois les indiscrétions de ces confidents.
Si nous ajoutons à cela le nombre considérable de préfaces, d'articles inédits livrés gratuitement à des revues naissantes, nous serons peut-être moins surpris de
voir que la Route de Thèbes mette autant de temps à voir le jour.
Puisque nous parlons de la Route de Thèbes, rappelons qu'il existe encore une autre cause, intéressante à signaler, du retard qu'apporte le Maître à satisfaire la curiosité de ses
nombreux admirateurs.
Depuis le Supplice d'une femme, la pièce d'Émile de Girardin que Dumas a pour ainsi dire réécrite en entier, il ne se met jamais à écrire une nouvelle œuvre avant d'en avoir longuement
mûri le plan et surtout déduit le dénouement logique.
Car, comme il le dit si bien : « le dénouement est un total mathématique : si votre total est faux, toute votre opération est mauvaise. J'ajouterai même qu'il faut toujours
commencer la pièce par le dénouement, c'est-à-dire ne commencer l'œuvre que lorsqu'on a la scène, le mouvement et le mot de la fin. »
Mais une fois en possession du dénouement, la pièce est écrite en quelques jours. : « On écrit une pièce ou un livre en quelques jours, dit-il dans les notes à son Théâtre
Complet. Mais depuis combien de temps les portait-on dans sa cervelle et les y retenait-on ? Grossesse longue et douloureuse, accouchement rapide. »
Si sa pièce de théâtre, la Route de Thèbes, n'a pu voir encore les feux de la rampe, c'est que l'auteur n'est pas encore arrivé à « son total mathématique. »
Enfin, il y a encore une autre cause plus intime et qui fait hésiter l'auteur à livrer son nouvel ouvrage au jugement public:
« Arrivé à un certain âge, hélas ! Celui que j’ai justement, l’auteur dramatique n’a rien de mieux à faire que de mourir, comme Molière, ou de se
retirer à l’écart du monde comme Shakespeare et Racine. C’est déjà un moyen certain de leur ressembler en quelque sorte. Le théâtre est semblable à l’amour : il veut de la bonne humeur, la santé,
la puissance, la jeunesse. C’est s’exposer aux plus douloureux mécomptes que de vouloir être toujours aimé des femmes ou choyé du public… Arrivé à ce moment difficile, l’auteur dramatique, qui
n’est pas seulement un faiseur de mots d’esprit plus ou moins ingénieux, qui a cru à son art, qui l’a honoré et aimé, qui aurait voulu non seulement en faire un plaisir, mais un enseignement pour
les hommes, se sent pris entre son idéal et son impuissance. Il comprend enfin, que ce n’est pas à la forme dont il s’est servi jusqu’à présent que l’humanité recherchera jamais la solution
des grands problèmes qui l’agitent, bien qu’il croie l’avoir trouvé pour lui-même ; que ce qu’il rêve maintenant est irréalisable sur le terrain fleuri, mais étroit et mouvant où il s’est tenu
longtemps en équilibre à force de souplesse et d’agilité, et il sent qu’il va y avoir un irréparable malentendu dont il sera la victime, s’il veut y bâtir le monument de ses dernières
pensées. La seule chance qu’il ait de faire accepter les vérités qu’il a dite, c’est de ne pas essayer d’en rajouter de plus hautes à celles-là. »
Les sentiments qu'exprime ici ce grand artiste dans une sorte de profession de foi, les pages sincères que nous avons citées, le placent bien au-dessus des lâchetés
de la calomnie que les hommes cherchent souvent à attribuer aux meilleurs d'entre eux. Que n'a-t-on pas colporté à propos de chaque événement de la vie privée de l'auteur de
Francillon ! Qu'il vende son hôtel, qu'il se défasse de certaines toiles de sa
galerie, vite, c’est une nouvelle histoire inventée, plus idiote et plus méchante que les précédentes. Pourquoi ne pas y voir plutôt un désir bien légitime de changer sa façon de vivre ?
L'auteur de la Dame aux Camélias (1852) et du Demi-Monde (1857) n'avait pas
encore acquis l'expérience amère que possède maintenant celui qu’il est devenu après avoir écrit Denise (1885) et Francillon (1887).
Le souvenir de la façon dont son célèbre père a mené sa vie n'a pas laissé de l'impressionner. La confiance naïve que Dumas père avait dans les hommes a été pour
lui une source de déboires dont le fils se souvient et profite. Chose curieuse, quand on veut parler à M. Dumas fils de sa vie, c'est de son père qu'il vous entretient. On dirait que ces deux
existences n'en font qu'une et que le fils semble supporter le poids d'une double expérience. Il doit donc forcément sentir plus que tout autre l'amertume de la vie, et c'est ce qui explique le
désir qu'il a de s'isoler définitivement du monde.
Depuis 1884, c'est le château de Marly qui est sa demeure préférée. La vie qu'il y mène est très simple et est en harmonie avec l'intérieur qu'il s'y est fait.
Regardez les photographies qui représentent sa chambre à coucher avec son lit simple encadré seulement de quelques toiles de maîtres. Puis, le cabinet de travail avec la grande planche en bois
blanc en guise de table, et jusqu'au salon, beau par la richesse artistique du décor. Enfin, voilà le châtelain lui-même, tel que les hasards de la photographie l'ont surpris, son petit-fils
dans ses bras ou méditant dans la solitude.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi Alexandre Dumas s’est lié d’amitié avec le comte Tolstoï. Il dit dans une préface qu’il a bien voulu écrire pour ma traduction
d’un ouvrage de l’écrivain russe : « J’ai toujours été et je reste avec ceux qui poussent leurs théories à l’extrême. Ou il ne faut pas avoir de théories, ce qui est d’ailleurs le
moyen de vivre tranquille, ou il faut les démontrer et les mettre en pratique jusqu’à leur conséquence fatale. »
Levé dès cinq heures du matin, été comme hiver, Alexandre Dumas fait une promenade et revient pour expédier son courrier. Ni le froid, ni le mauvais temps ne
l'effrayent. Il dort toute l'année avec les fenêtres et les portes de la pièce contiguë à sa chambre à coucher ouvertes. Ses repas sont d'une frugalité qui étonne chez un homme aussi actif. Il ne
boit jamais de liqueurs, presque pas de vin et ne fume pas. A dix heures du soir, il est couché.
Dans la préface
de la Dame aux Camélias écrite en 1867 (cinq ans après la pièce de
théâtre), le Maître raconte lui-même, sous forme de conseils au lecteur, la façon dont il a réglé son existence aussi bien au point de vue physique que moral. Ce passage caractérise trop bien
l'homme pour ne pas trouver sa place ici :
« Marche deux heures tous les jours, dors sept heures toutes les nuits. Couche-toi, toujours seul, dès que tu as envie de dormir. Lève-toi dès que tu
t'éveilles. Travaille dès que tu es levé. Ne mange qu'à ta faim, ne bois qu'à ta soif, et toujours lentement. Ne parle que lorsqu'il le faut et ne dis que la moitié de ce que tu penses. N'écris
que ce que tu peux signer, ne fais que ce que tu peux dire. N'oublie jamais que les autres compteront sur toi, et que tu ne dois pas compter sur eux. N'estime l'argent ni plus ni moins qu'il ne
vaut : c'est un bon serviteur et un mauvais maître. Garde-toi des femmes jusqu'à vingt ans, éloigne-toi d'elles après quarante. Ne crée pas sans bien savoir à quoi tu t’engages et détruis le
moins possible. Pardonne d'avance à tout le monde, pour plus de sûreté. Ne méprise pas les hommes, ne les hais pas davantage et ne ris pas d'eux outre mesure, plains-les. Songe à la
mort, tous les matins en revoyant la lumière, et tous les soirs en rentrant dans l'ombre. Quand tu souffriras beaucoup, regarde ta douleur en face ; elle te consolera elle-même et t'apprendra
quelque chose. Efforce-toi d'être simple, de devenir utile, de rester libre, et attends, pour nier Dieu, que l'on t'ait bien prouvé qu’il n'existe pas. »
Voilà qui explique sans aucun doute, la solitude où se plait Alexandre Dumas depuis quelques mois. Tout le monde a pu remarquer d’ailleurs, la mélancolie qui transpire de tous
ses écrits lorsqu’il est amené par le hasard d’une consultation, à donner son avis sur quelque question qui fait l’actualité du jour.
Arrivé aux sommets de la gloire, ayant eu le rare bonheur d’assister au triomphe des idées pour lesquelles il s’est battu, il semblerait que ces grandes satisfactions ne l’ont amené qu’au triste
constat de la vacuité de toutes choses…
« Nul de nous, aime-t-il à dire, ne sait en mourant s’il a
fait une œuvre solide. »
« C’est à la postérité seule qu’appartient le droit de juger et de décider de ce qui doit vivre. Or, si nous augurons, d’après ce qu’elle a fait des
œuvres les plus retentissantes du passé, ce qu’elle fera des nôtres, il ne nous reste plus qu’à nous montrer très modestes. »
Et il ajoute
ailleurs :
« La gloire pour la gloire est une spéculation honteuse. Les hommes heureux de leur célébrité sont des naïfs ; les hommes fiers de leur génie sont des sots. »
Enfin dans la préface à l’ouvrage de Tolstoï dont j'ai parlé plus haut, il dit, en parlant de la nature :
« Aux agents qu'elle met en vibration pour nous donner la vie et la mort, il est facile de voir qu'elle ne nous reconnaît
pas la valeur que nous nous prêtons pour des raisons toutes personnelles. Un animalcule mis en circulation par un spasme, et nous voilà sur la terre ; un microbe mis en mouvement par un miasme,
et nous voilà dessous. Il n’y a vraiment pas là de quoi faire les fiers.»
Ce sont surtout les questions scientifiques qui, en ces derniers
temps, attirent l'attention de ce littérateur philosophe. « Voyez-vous, me dit-il un jour, au fond, seule la science est éternelle. Les
œuvres littéraires survivent très rarement à leurs auteurs, et certes le plus grand chef-d'œuvre artistique est loin d'avoir une portée aussi grande que la moindre découverte scientifique.
»
Pasteur et Berthelot excitent particulièrement son admiration. Son bureau et le rayon de sa bibliothèque sont encombrés de revues et
de livres de sciences.
Dans les arts qui ne sont pas siens, il recherche encore les représentations de la nature, les paysages de Corot, les couchers de soleil de Jules Dupré. Dans une
lettre particulière qu'il a bien voulu m'adresser, après avoir cité la plupart des maîtres classiques de la peinture, il conclut :
« Maintenant, une lithographie de Raffet, la Revue nocturne ou le Bataillon carré, m'en dit autant que le plus beau tableau des maîtres cités plus haut. Pour mon goût personnel,
je ne tiens pas plus que cela aux tableaux composés. De beaux portraits, des paysages sans personnages, une ou deux figures nues, comme Diane de Corrège, l'Innocence de Proudhon, la Source
d'Ingres, la Femme couchée de Lefebvre me satisfont pleinement. J'ai couru pendant très longtemps après un tableau Gustave Moreau, la Chimère, que je n'ai pas pu avoir ni même retrouver, et que
j'aurais mis tout seul dans ma chambre qu'il aurait emplie, bien qu'il ne soit pas grand.»
Mais ce dont M. Dumas ne parle pas dans sa lettre, c'est son goût pour la peinture qui incarne une idée et sa prédilection pour des peintres comme Tassaert, par
exemple, qui raconte les souffrances des plus démunis. Il a eu l’occasion de l’exprimer dans une étude qu'il a publiée sur ce grand maître de la peinture.
Ses objets d'art sont presque la seule distraction du châtelain de Marly. Malgré les ventes successives qu'il a faites, ou plutôt à cause de ces ventes, s’il lui
reste moins de chef-d’œuvre, leur valeur en est d'autant plus considérable, étant donnée la sélection artistique qu'il a su établir.
Dans une pièce
du rez-de-chaussée, où trône le buste de Dumas père par Chapu, objet d’art et de culte (de vénération filiale) - s'étale un superbe billard sur lequel le Maître se livre à d'interminables
carambolages avec son petit-fils de onze ans qui pratique déjà la « série » d’une façon remarquable.
Marly ne reçoit que de rares, très rares visiteurs. Les littérateurs y sont en minorité (on ne peut pas toujours causer métier). Ce qu'on recherche avant toute
chose chez les intimes ce sont surtout les qualités du cœur et de l'esprit, sans avoir à se préoccuper de leurs opinions littéraires ou politiques.
L'anecdote suivante montrera, sous cet aspect, l'éclectisme de Dumas.
A tort ou à raison, dans certains milieux, Alexandre Dumas passe pour avoir des opinions politiques rétrogrades. Pendant la Commune de Paris (période
insurrectionnelle qui dura deux mois – du 18 mars au 28 mai 1871), une personnalité très connue du monde parisien vient trouver Dumas et lui demande de vouloir bien coopérer à l’évasion d’un
communard qui avait su se rendre célèbre pendant l’insurrection, en lui procurant un faux passeport. Un faux passeport ! C’était trop demander … Cependant, Alexandre Dumas a alors l’idée
surprenante de lui proposer d’aller avec lui chez Monsieur Thiers et de décider le président de la République à leur accorder son concours dans cette affaire.
On conçoit la surprise de Monsieur Thiers en présence d’une pareille démarche. Toutefois, Dumas fut assez éloquent pour gagner sa cause.
- Et bien ! soit, dit le président, on le fera évader, et pendant que nous y sommes, en avez-vous d’autres ?
- Non, je n’ai que celui-là, répondit Dumas.
- Allez, ne vous gênez pas. Au point où nous en sommes, c’est bien vrai ?
Sur les assurances de Dumas, on s’en tint là.
Le communard, muni d’un passeport en règle, franchit tranquillement la frontière.
Au fond, Alexandre Dumas resta persuadé que Monsieur Thiers n’était pas fâché de se débarrasser à si bon compte d’un hôte gênant.
Quoi qu’il en soit, cette anecdote achève de nous montrer les différents aspects de l’homme engagé qu’est Alexandre Dumas. Comment un homme de cette envergure
pourrait-il être accessible aux remugles infâmants de la calomnie que certains jaloux essaient de faire entrer dans la légende ?"
* Alexandre Dumas fils, est né à Paris le 27 juillet 1824 et il est décédé à Marly-le-Roi le 27 novembre
1895.
Il a laissé deux pièces de théâtre (vonlontairement ?) inachevées : La Troublante et La Route de Thèbes.
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