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Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 20:35

A 19e l'Impuissance

Et le valet de commenter :

« C’tedrôle d'idée qu'a le médecin de monsieur de  le faire rafraîchir comme ça trois fois par jour dans de l'eau glacée ... y paraît qu'y l'prend décidément pour une cruche !... »

 

 

Au XIXe siècle, l'hydrothérapie est le remède à bien des maux, pas seulement celui de l'impuissance, d'où cette gravure humoristique d'après Daumier appelée « les Hydropathes). Le traitement est ainsi décliné: « Immersion, submersion et contorsion" !

Il y a cent-cinquante ans, les remèdes de l’impuissance étaient nombreux et variés, si l’on en juge par le traité « Hygiène et physiologie du mariage » : régimes, activités physiques, douches, frictions, liniments, décoctions…

« L’impuissance qui accompagne naturellement la vieillesse n’a point de remède. Chaque âge a ses plaisirs, de même que chaque saison a ses fleurs. Le vieillard ne doit plus penser à la procréation. »

En revanche, « l'impuissance due à l'atonie des organes génitaux (la forme la plus commune) exige un traitement tonique et réparateur, afin de réveiller le système nerveux génital engourdi, de ranimer les forces musculaires épuisées, de revivifier le tissu érectile du pénis par des aphrodisiaques, employés sagement et avec modération».

 

On l’a compris : dans son ouvrage « Hygiène et physiologie du mariage » paru en 1858, A. Deray explique que c’est à l’impuissance des hommes mariés d’âge mur – et non à celle de l’homme âgé – que les médecins portent leur attention au 19e siècle.

 

Régime

"Il faut un régime propre à relever les forces délabrées : viandes rôties, consommés de viande, gélatines, poissons, écrevisses… Les truffes, les artichauts, le persil musqué, la roquette (salade), le cacao… ont une action marquée sur les organes de la reproduction. « Les vins vieux, les cordiaux à dose très modérée, les boissons ferrugineuses dans lesquelles il entre du quinquina, sont d’excellents toniques dans les cas d’équipement sans signe d’excitation. »

 

Exercices physiques

On recommande les exercices physiques, la chasse, l’équitation, l’escrime, la danse, la natation, la gymnastique.

 

Traitements

* Douches d’eau aromatique, douches de vapeur sur les parties génitales ;

* frictions avec un liniment aphrodisiaque sur la colonne vertébrale, à l’intérieur des cuisses, sur le périnée et sur le corps même de la verge ;

* rubéfaction de la peau des lombes et de la partie interne des cuisses au moyen d’une friction ammoniacale ou de l’application d’un cataplasme sinapisé ;

* lotions d’eau salée sur les parties génitales ; bains de marc de raisin, de boue ferrugineuse ; immersion dans des décoctions de plantes aromatiques ou crucifères.

 

En cas d’échec

Il faudrait alors en venir aux liniments ambrés, musqués, ammoniacaux, cantharidés, à la flagellation, à l’urtication (orties), enfin au galvanisme et à l’électricité.

 

En cas de pertes séminales

Les pertes séminales, par excitation incessante des organes génitaux, d’où résulte une faiblesse, un atrophie complète de ces organes, ainsi qu’on le voit chez les sujets « livrés à la funeste habitude de l’onanisme », entraînent presque toujours une impuissance plus ou moins complète. « Dans ce cas, Hunter vante le laudanum à la dose de vingt à trente gouttes, comme un très bon moyen pour les faire cesser. »

 

Le patient référent du docteur Tissot

Tissot a dû s’occuper d’un jeune baron qui s’était « tellement épuisé avec ses courtisanes que ses organes s’endormirent comme frappés de paralysie ». Tissot lui ordonna le régime suivant :

* à 6 heures : 6 onces de décoction de quinquina avec deux cuillerées de vin de Madère ;

* une heure après : 10 onces de lait de chèvre frais sucré aromatisé à la fleur d’oranger ;

* à midi, un poulet rôti, un verre de vieux bourgogne étendu d’eau ; puis promenade, chasse ou équitation ;

* à 4 heures : deuxième dose de quinquina ;

* à 5 heures : bain froid, puis promenade, puis repos ;

* à 7 heures : souper avec viandes succulentes et bon vin de bourgogne allongé avec de l’eau ; puis promenade ;

* à 9 heures, avant de se coucher : seconde dose de lait de chèvre aromatisé avec l’essence de vanille.

 

Le patient référent du docteur Mondat

Depuis dix ans, bien qu’ayant consulté de nombreux médecins, un prince polonais (35 ans) se trouvait dans un état d’impuissance complète par suite d’excès vénériens. C’est alors qu’il fut adressé au docteur Mondat. Les six premiers mois, le médecin s’attacha à rétablir les fonctions digestives et nutritives endommagées de son patient : régime analeptique, séjour à la campagne, chasse, pêche, équitation. Alors commença le traitement aphrodisiaque proprement dit par un sirop : 5 cuillères par jour, diluées dans un litre de tisane de chicorée amère. Ce sirop est un mélange de : moût de quinquina, racine de ginseng, cinéraire sibérienne, gousses de vanille, semences de cardamome, cacao, sucre roux, ambre gris, musc ou civette.

Et chaque jour, matin et soir, sur la colonne vertébrale et la partie interne des cuisses : friction avec un liniment aphrodisiaque (baume opodeldoch, huile de cantharides, huile de rhodiola, essence de cannelle, musc, ambre gris).

« Le huitième mois de ce traitement  n’était pas encore écoulé, que le prince avait recouvré ses forces viriles : il se maria, et de ce mariage naquirent quatre enfants. »

 

 L’impuissance aujourd’hui : le point de vue du médecin                      L’impuissance est devenue dysfonction érectile ; elle n’est plus considérée comme inéluctable chez l’homme âgé. Elle est souvent d’origine multifactorielle : on lui reconnaît des causes médicamenteuses, vasculaires, neurologiques, endocriniennes et psychologiques. Il existe maintenant diverses solutions à proposer aux hommes qui en souffrent : des traitements oraux, des injections intra caverneuses, un traitement par voie uréthrale ; sans compter le vacuum, chirurgie vasculaire et, les implants péniens.

 

 

 

 

 

 

 

Par Alix2013 - Publié dans : La médecine dans l'Histoire
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Mercredi 16 février 2011 3 16 /02 /Fév /2011 16:22


JJR« Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs », dit l'écrivain, et philosophe dans les « Confessions. »
Je ne vais pas essayer de résumer ici et en quelques lignes une vie si bien remplie qui commence à Genève en 1712 et se termine à Ermenonville en 1778.
Apprenti graveur, secrétaire, musicien, précepteur ... ,  J.J. Rousseau trouve la gloire avec le
« Discours sur les sciences et les arts », qui lui vaut en 1750 le prix de l'académie de Dijon. Suivront ensuite, parmi ses grandes œuvres, « Emile », «  Du contrat social », « Julie ou la Nouvelle Héloïse », les « Confessions » et les « Rêveries d'un promeneur solitaire».

Rousseau eut-il été Rousseau, s’il n'avait longtemps cru héberger dans sa vessie une « pierre» ? 
L'âme torturée des « Confessions » se serait-elle épanchée avec autant de vérité si elle n'avait trahi aussi les spasmes souterrains d'un corps meurtri ?
 

Rousseau ne se croyait pas persécuté seulement par les encyclopédistes. Il craignait aussi      « qu'un bout de bougie qui s'était autrefois rompu dans son urètre » n'eût fait le noyau d'une pierre... Et ces questions fondamentales sont d'autant plus incongrues que celle-ci fut sans doute imaginaire ! C'est du moins ce qui ressort des aveux même du philosophe quand son destin croisa un jour l'algalie(1)  de Jean Baseilhac - frère Côme, sous son habit de moine Feuillant – qui figure au rang des plus célèbres chirurgiens lithotomistes(2)  du XVIIIe siècle.

" Le frère Côme, qui avait la main d'une adresse et d'une légèreté sans égales, vint à bout enfin d'introduire une très petite algalie, après m'avoir beaucoup fait souffrir durant plus de deux heures, durant lesquelles je m'efforçais de retenir mes plaintes, pour ne pas déchirer le cœur sensible du bon maréchal.
Au premier examen, le frère Côme crut trouver une grosse pierre et me le dit ; au second, il ne la trouva plus.
Après avoir recommencé une seconde et une troisième fois, avec un soin et une exactitude qui me firent trouver le temps fort long, il déclara qu'il n'y avait point de pierre, mais la prostate était squirreuse(3)  et d’une grosseur surnaturelle ; il trouva la vessie grande et en bon état, et finit par me déclarer que je souffrirais beaucoup, et que je vivrais longtemps. Si la seconde prédiction s’accomplit aussi bien que la première, mes maux ne sont pas prêts à finir. »

 

Ce récit, confronté à la mise au jour du testament de Rousseau, rouvrit, au début du siècle passé, un intéressant débat sur le diagnostic posthume de sa maladie. Le Pr Poncet, de Lyon, l'initia par une brillante communication lors de la séance du 31 décembre 1907 de l'Académie de médecine. Etayée principalement du contenu testamentaire qui venait de livrer une intéressante anamnèse(4) , elle entendait convaincre du diagnostic éclairé de « rétrécissement congénital de l'urètre profond ». Les échanges savants se poursuivirent avec ardeur, tout au long de l'année 1908, dans les colonnes de « la Chronique Médicale» du Dr Cabanes. « Il est probable que, s'il y avait eu rétrécissement ou même bride, au niveau de la portion bulbo-membraneuse, les anatomopathologistes l'auraient vu !», s'emporta le Dr Heresco, chef du service des maladies urinaires de l'hôpital de Bucarest, en s'appuyant sur les conclusions blanches de l'autopsie du philosophe et la similitude avec le cas de l'un de ses patients pout défendre l'hypothèse de ce que Mercier avait précédemment découvert sous le nom de « valvule du col ».
Valvule ? Rétrécissement ? Laissons conclure Rousseau lui-même :

 « Après avoir été traité successivement pendant tant d'années pour des maux que je n'avais pas, je finis par savoir que ma maladie, incurable sans être mortelle, durerait autant que moi ( .. .). Délivré des maux imaginaires, plus cruels pour moi que les maux réels, j'endurais, plus paisiblement ces derniers. Il est constant que, depuis ce temps, j’ai beaucoup moins souffert de ma maladie que je n’avais fait jusqu’alors… »

 

1)  Algalie : terme de chirurgie : sonde creuse.
2) Chirurgien lithotomiste : spécialiste de la lithotomie, fractionnement d'un calcul en  morceaux.
3) Squirreuse : qui a une consistance dure, ligneuse (probablement une tumeur).
4) Anamnèse : terme de médecine : reconstitution de l'histoire pathologique d'un malade, au moyen de ses souvenirs et de ceux de son entourage, en vue d'orienter le diagnostic.

Par Alix2013 - Publié dans : La médecine dans l'Histoire
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Dimanche 13 février 2011 7 13 /02 /Fév /2011 17:33

10 octobre 1864 - Les morts de la rue d’Enfer et d’ailleurs… Rappel de l’ordonnance de 1848 - Un an plus tard, le 10 octobre 1865 -  Qu'en est-il aujourd'hui ?
 

C'est au XVIe siècle que la cheminée commence à laisser la place au poêle. Peu à peu, avec la production industrielle qui se développe aux XVIIIe et surtout XIXe, les poêles apparaissent dans les maisons et ne sont plus réservés à la cuisine ou au séjour. Cheminée ou poêle, les intoxications ne sont pas rares et les médecins s'alarment des « épidémies d'hiver» qui pourraient être évitées si l'on pensait tout simplement à ventiler les habitations.
 

C’est au 19 de la rue d’Enfer, au cinquième étage d’une maison garnie,  que l’on retrouva, dans une petite chambre modestement meublée, un jeune couple mort dans le  courant de la nuit. Les circonstances permirent d’éliminer rapidement le suicide et de retenir une double asphyxie causée par les gaz toxiques produits par la combustion du charbon. En effet, la clé du poêle était fermée ainsi que la fenêtre et, la chambre ne comportait aucune aération.
Sur ce triste fait divers qui n’est pas unique en son genre à cette époque, la « Gazette de Médecine » dans son numéro d’octobre 1864, tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme sur les accidents dus soit à l’usage de poêles portatifs ne comportant pas de tuyau soit au fait de séjourner dans des lieux où l’on brûle du charbon dans que l’air y soit suffisamment renouvelé.
Cet accident n'est malheureusement qu'un drame parmi d'autres, que cite la « Gazette de Médecine» en octobre 1864. Bien souvent, c'est un poêle portatif, sans tuyau, qui est en cause.

 

Autres exemples :
« Un jeune homme de 17 ans, demeurant au 2, boulevard des Capucines, a été victime d'une asphyxie. Il avait eu   
l'imprudence d'introduire le soir, un de ces « fumivores » dans une petite pièce où il couchait. Le lendemain, il a été trouvé sans connaissance et il a succombé la nuit suivante. »
 

Ou en encore

:
« Un voyageur arrivait à la gare du chemin de fer, au Bourget, et se présentait au bureau de délivrance des billets (…) Il trouva le guichet fermé et essaya vainement  d’attirer l’attention du préposé. Lassé d’attendre, il poussa violemment la porte du bureau et il trouva cet employé gisant sur le sol. Aussitôt, il le souleva, le porta au grand air et donna l’alarme (…) L’employé, âgé de 18 ans, avait été asphyxié par l’acide carbonique s’échappant d’une fissure, quasiment invisible à l’œil nu, et qui s’était formée sur l’un des tuyaux du calorifère chauffant tout le bâtiment. Il recouvra la santé au bout de 3 jours. »

 

« Un domestique qui couchait dans une chambre sans cheminée eut l’idée d’y apporter le soir  un réchaud plein de braises allumées. Le lendemain, le maître de maison, ne voyant pas paraître son domestique à l’heure habituelle, monta dans sa chambre et le trouva mort dans son lit. La chambre, trop hermétiquement fermée, n’avait pas d’aération suffisante et l’asphyxie avait dû se produire dans l’heure qui suivit le coucher du domestique. »

 

Le même mois il y eut aussi, « rue du Grand-Chantier, une jeune personne de 20 ans qui fut asphyxiée par suite d’un séjour d’une heure dans une petite pièce chauffée au moyen d’un calorifère portatif… Et dans un restaurant, boulevard Sébastopol, deux personnes furent également asphyxiées… »

 

L’ordonnance de 1848
Tous  ces accidents imposaient à la « Gazette de Médecine » de rappeler l’instruction annexée  l’ordonnance de 1848 sur les dangers des poêles et calorifères quand ils n’ont pas de communication avec l’extérieur :
« Les combustions destinées au chauffage et à la cuisson des aliments ne doivent être brûlées que dans des cheminées, poêles et fourneaux qui ont une communication  directe avec l’air extérieur, même  lorsque le combustible ne donne pas de fumée. Le coke, la braise et les diverses sortes de charbon qui se trouvent dans ce dernier cas  sont considérées, à tort, par beaucoup de personnes, comme pouvant être impunément brûlées à découvert dans un chambre habitée. C’est là un des préjugés les plus fâcheux ; il donne lieu tous les jours aux accidents les plus graves, quelquefois même, il devient cause de mort. Aussi, doit-on proscrire l’usage des braseros, des poêles et des calorifères portatifs de tous genres qui n’ont pas de tuyau d’échappement au dehors. Les gaz qui sont produits pendant la combustion de ces moyens de chauffage et qui se répandent dans l’appartement sont beaucoup plus nuisibles que la fumée de bois. On ne saurait trop s’élever contre la pratique dangereuse de fermer complètement la clé d’un poêle ou la trappe intérieure d’une cheminée qui contient encore de la braise allumée. C’est une des causes d’asphyxie les plus communes. On conserve, il est vrai, la chaleur dans la chambre, mais c’est quelquefois aux dépens de la santé et de la vie. »
 

Un an plus tard
Un an plus tard, jour pour jour, le 10 octobre 1865, la « Gazette de Médecine » publie un article intitulé: « Sur l'apparition d'une nouvelle espèce d'épidémie en Savoie ».

Carret fait parvenir à l'Académie des sciences un mémoire, lu par Velpeau : selon lui, cette maladie n'a pris naissance en Savoie qu'avec l'usage des poêles en fonte.

Dans une note qui accompagne le mémoire, adressée au secrétaire perpétuel, il écrit: « Cinq ans d'observations constantes me permettent d'affir¬mer qu'un bon nombre d'épidémies d'hiver, que t'on désigne ordinairement sous les noms de méningite cérébro-spinale, de typhus cérébral, de fièvres, rémittentes graves, sont tout simplement des intoxications par l’oxyde de carbone que dégagent les poêles en fonte. » Il faut dire que la fonte de fer contient « 3 ou 4 centièmes de carbone ».

 

L’oxyde de carbone
A l'appui de ses dires, Carret joint une note de son neveu, Jules Carret, qui relate une expérience à laquelle il s'est livré: dans une salle du collège de Chambéry cubant 264 mètres et fortement chauffée pendant environ quinze heures par un poêle en fonte, « le gaz toxique existait bien réellement dans l'air de cette salle, comme le lui a démontré son action sur le chlorure d'or, en donnant naissance, dans chacune des boules de l'appareil de Liebig dont il se servait, à un précipité grisâtre et à la formation d'une multitude de lamelles à éclat métallique doré ».
Alors, est-ce la fonte qui est responsable de l'émanation d'oxyde de carbone ?
Non, estime Regnault, à l'Académie des sciences. « La prétendue insalubrité des poêles en fonte est souvent attribuée au carbone combiné avec le fer ; on dit : « Ce carbone brûlant à l'air dégage de l'oxyde de carbone, et c'est à l'action toxique de ce gaz délétère qu'il faut attribuer les mauvais effets de ces poêles. » Le carbone de la fonte, ajoute-t-il, brûlant au contact de l'air, à la surface rougie du poêle, se change en acide carbonique et non en oxyde de carbone ( ... ) La cause de l'insalu¬brité du chauffage par un poêle doit être recherchée ailleurs ; elle provient toujours de l'absence de ventilation. »

 

L’empoisonnement par les fers à repasser
Année 1864 : dans le « Phare de la Loire », le Dr Guérin, de Nantes, signe un article intitulé :
« Empoisonnement par les fers à repasser ». La « Gazette de Médecine» du mois d’octobre 1864 en fait un résumé.
Il s'agit non pas des nouveaux fers à repasser, plaques que l'on chauffe dans un appareil spécial déposé dans une cheminée, qui n'ont aucun inconvénient pour la santé, mais des anciens fers dans lesquels on brûle du charbon.
« L'acide carbonique produit peut amener l'asphyxie et l'oxyde de carbone, qui se dégage si souvent en pareil cas, est bien autrement dangereux ; c'est un poison très actif. Depuis trente-quatre ans que nous exerçons la médecine, nous ne cessons de conseiller la suppression des anciens fers à repasser ; le nombre des jeunes personnes chez lesquelles ils ont produit, à notre connaissance, des accidents, est beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement ", explique le Dr Guérin.
« L'année dernière, poursuit-il, une jeune personne très distinguée et d'une belle santé, la fille d'un médecin, fut prise, en repassant le linge de la famille, d'un évanouissement prolongé que suivit un fâcheux état cérébral et la perte de la vue. Elle est aujourd'hui guérie ; mais il a fallu un an de soins pour effacer les traces de l'oxyde de carbone. »
« Nous soignons ( ... ) quatre lingères dont la constitution a été altérée profondément par l'usage de vieux fers à repasser, encore qu'elles aient eu la prudence de toujours travailler dans un courant d'air. "

 

Qu’en est-il aujourd’hui ?
En 2001, en France, on déplore encore 6000 intoxications oxycarbonées et 300 morts par an. Des chiffres tout de même en baisse ces dernières années, notamment grâce aux campagnes d’information du public et à l’amélioration de l’habitat. Les intoxications dont dues à une mauvaise combustion, quel que soit le combustible, associée à l’insuffisance d’air et/ou d’aération de la pièce. Incolore et inodore, combustible et explosif, le monoxyde de carbone agit comme un gaz asphyxiant.

Il est, en effet, très rapidement absorbé par l’organisme et tue d’autant plus rapidement qu’il est fortement concentré dans l’air (0,1% de CO tue en une à trois heures, 1% en quinze minutes et 10% instantanément.

 

En 2010 (source : ministère de la Santé), « en France, 5000 personnes sont victimes d’une intoxication due au monoxyde de carbone (CO), et 90 en décèdent.
N’importe qui peut être victime de cette intoxication, qui survient souvent lorsqu’on pratique des gestes simples de la vie quotidienne telle la mise en route du chauffage ou de l’eau chaude, y compris en famille. Elle peut se présenter sous une forme aiguë et nécessite alors une prise en charge d’urgence, ou sous une forme chroniquetrès difficile à repérer.


 Il est donc essentiel que chacun, professionnels de santé ou sociaux, installateur ou revendeur de matériel de chauffage, mais aussi chaque citoyen, soit vigilant afin de dépister au plus tôt cette intoxication encore mal connue.»

 

Pour  tout savoir sur les aspects pratiques et les mesures de préventions :
http://www.sante-sports.gouv.fr/intoxication-au-monoxyde-de-carbone-quels-symptomes.html
 

Par Alix2013 - Publié dans : La médecine dans l'Histoire
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Mercredi 9 février 2011 3 09 /02 /Fév /2011 09:57

Les bergers des Landes Il existe, à l’une des extrémités de la France, un pays exceptionnel, pays aussi singulier par son aspect que par les mœurs des populations qui l’habitent, pays plus inconnu pour la plupart d’entre nous que les crêtes des Apennins ou les déserts de la Thébaïde ; ce sont les Landes de Gascogne.
L’insouciance dont cette contrée est généralement l’objet vient sans doute de ce qu’elle est trop près de nous. Placée à quelques centaines de lieues au-delà des Pyrénées, elle eût attiré les regards curieux. C’est que le voyageur aime à revenir de loin. Il sait que ses récits ont besoin d’être vus à distance. Il est rare, d’ailleurs, qu’il n’ait pas à raconter quelques miracles, qu’un examen trop facile pourrait remettre en question, et il connaît le proverbe qui s’attache à son nom.
Ce n’est pas que les Landes n’aient aussi fourni le thème de bien des fables ; nous pourrions en citer, et des plus ridicules. Mais nous aimons mieux en épargner l’ennui à ceux qui nous liront, et opposer aux récits, presque tous erronés, qui ont été faits jusqu’à ce jour, une description sincère, qui aura du moins le mérite assez rare d’une scrupuleuse fidélité à la réalité.
Le pays a l’aspect d’une immense plaine qui, des bords de l’Océan, s’étendant aux rives de l’Adour et de la Garonne, a donné son nom au département dont elle forme la majeure partie. On le désigne sous le nom générique de Landes mais il comprend trois grandes fractions, les Petites et les Grandes Landes, et le Maransin qui, malgré quelques différences dans les mœurs et l’aspect, forment un tout pour ainsi dire homogène.
Sur la rive opposée de l’Adour et dans le même département, s’étendent des plaines comparables à ce que la France possède de plus fertile, coupées par de longues files de coteaux, derniers chaînons des Pyrénées : c’est la Chalosse.
Bien que des champs et des prairies étendent çà et là leurs nappes de verdure, bien que des maisons s’accroupissent silencieuses et isolées à l’ombre des vieux chênes, les landes et les pins dominent tellement la physionomie générale  du pays qu’ils appellent tout d’abord l’attention du voyageur, et font naître dans son esprit une de ces associations d’idées dont l’empreinte est ineffable.
Les Landes ce sont surtout ces vastes solitudes, qui donnèrent leur nom au pays qu’elles couvrent en partie. Ces larges plaines tapissées de bruyère à la fleur rose, à la tige sèche et ligneuse, ont toujours eu pour effet de jeter dans un étonnement empreint d’une sorte mélancolie, l’esprit de celui qui les aperçoit pour la première fois. C’est la nature dans toute sa sauvage majesté, dont l’influence ne s’impose jamais sans quelque répugnance à l’esprit accoutumé aux émotions de la vie active. Mais l’homme qui aime  à retremper quelquefois sa pensée dans cette source unique du beau et du vrai : la réflexion,  celui-là, à la vue de l’immense étendue, sent son esprit s’élever. Il ne tarde pas à comprendre tout ce qu’a de grand, de poétique, le spectacle de ces vastes espaces où le soleil verse sans obstacle ses rayons dans un ciel aussi bleu, de cet horizon sans bornes, ou seulement terminé aux dernières limites que l’œil puisse atteindre par la ceinture verte que lui tracent les forêts de pins.
Le silence y naît de la solitude. Mettez au jour vos méditations les plus sérieuses, livrez-vous aux plus intimes recueillements, le monde extérieur ne viendra pas mêler ses bruits inquiétants au résonnement de votre pensée. C’est à peine si vous entendrez dans les airs le cri perçant d’une colonne de grues, qui, rangées en coin comme une armée de chevaliers Francs, volent à la conquête de climats plus doux ; ou le tintement saccadé des clochettes d’un troupeau que vous n’apercevrez peut-être pas d’abord, perdu qu’il est dans le vaste espace. Le berger, nonchalamment appuyé sur son bâton, vous regardera curieusement passer, tout en
tricotant ses chaussons de laine grise qu’il a filée lui-même, et son œil vous suivra jusque sous les pins qui ferment l’horizon.
Si le hasard portait vos pas jusque dans les bruyères de Labouheyre ou de Commensac, vous y verriez, perchés sur leurs hautes échasses, ces bergers dont on a fait la personnification du pays. Des récits outranciers ont rendu désormais inséparables les idées d’échasses et de Landais. D’après l’opinion généralement répandue, l’échasse serait au Landais ce que la botte est au Parisien. C’est sur des échasses qu’il passerait sa vie ; un Landais sans échasses serait un être incomplet. Chacun a vu les échassiers, même dans les lieux où il n’y en a jamais eu. Un écrivain célèbre, parcourant naguère la route qui longe ces contrées, a daigné apercevoir (par quel moyen, nous l’ignorons) ces échassiers fameux dont dix lieues au moins le séparaient !... Il en est ainsi de tous les autres, et nous ne craindrions pas d’affirmer que tous ceux qui les ont décrits, il n’en est pas un seul qui les ait vus. Trois localités à peine, placées au milieu des Grandes Landes, loin de toute communication et des grandes routes suivies jusqu’à aujourd’hui, par les voyageurs, conservent, depuis un temps immémorial, l’usage de ce genre de locomotion. Elevé à huit ou dix pieds au-dessus du sol, l’échassier peut défier le trot du cheval, et a longtemps remplacé, avec davantage de vitesse, les courriers de l’administration des Postes. Mais l’usage des échasses est aujourd’hui exclusivement réservé au berger de ces contrées, auquel le rendent indispensable, comme moyen de prompte et facile locomotion, la hauteur des bruyères, les nombreux marécages, le nombre de bêtes confiées à  ses soins, et la nécessité de se défendre des loups. Le berger landais est à demi nomade. Il erre le plus souvent à la suite de son troupeau, campe chaque nuit dans l’une des cabanes, nommées « parcs » dont la Lande est parsemée, et ne rentre dans sa famille durant l’été au moins, que pour y renouveler périodiquement ses provisions. Les troupeaux de ces contrées, plus remarquables par le nombre que par la qualité des bêtes qui les composent, fournissent cependant au commerce une viande de qualité et une laine qui atteint partiellement un grand degré de finesse. Hospitalier et officieux, le berger landais, malgré ses habitudes sobres et forcément silencieuses, est d’une humeur assez gaie ; il charme quelquefois  les ennuis de l’isolement par quelques chansons ou même de petites rondes qu’il improvise au besoin et qui ne manquent pas d’une certaine grâce rustique et tout à fait originale. Il est un être qui partage les habitudes du berger, c’est le bouvier. Lui aussi est nomade, dort à la belle étoile et ne voit sa famille que par intervalles. L’isolement a favorisé chez cet homme une affection prononcée pour ses bœufs ; il les aime d’amour. Il ne dort tranquille que quand ils dorment, il ne mange qu’après qu’ils sont repus. Les longues stations qu’il fait dans la Lande, c’est pour servir ses bœufs.

Intérieur d'une ferme Le soir, lorsque sa famille se réunit pour prendre le souper, un seul membre manque toujours, c’est le bouvier. Il est assis devant le bayalé, espèce de lucarne par laquelle les bœufs passent leurs grosses têtes et attendent gravement qu’il leur pousse dans la bouche de longues poignées de fourrage artistement entortillées. Ordinairement, ce n’est que de la main du bouvier et de ses enfants que les bœufs consentent à recevoir leur nourriture, et nous en avons vu se livrer avec leurs maîtres à des ébats et des taquineries dont on ne supposerait pas capable un animal jouissant d’une renommée de grande stupidité… A tord sans aucun doute.
A mesure qu’on approche de l’Océan, l’horizon grandit, les habitations, les champs, les bosquets fuient le regard, et les Landes, prenant d’immenses proportions, viennent mourir dans ces énormes bourrelets de sable que tourmentent les flots, dans ces dunes qui semblent la limite de deux mondes. Là, une mer inhospitalière et redoutée ronge lentement ces masses énormes qu’elle forma siècle après siècle, et porterait la destruction parmi les habitants de la côte, si, pour fixer ces dunes mouvantes, le ciel ne leur avait donné un puissant auxiliaire. C’est le pin.
La récolte de la résineLe pin est un arbre triste ; son feuillage allongé en aiguilles, d’un vert presque noir mis à part les pousses de l’année qui sont d’un vert tendre, lui donne un aspect sévère. Les anciens l’avaient pris pour emblème du deuil, et le plaçaient sur les tombeaux avec le saule et le cyprès. Le pin vient naturellement dans tous les lieux protégés contre l’approche des troupeaux. Mais pour l’obtenir plus droit et plus fort, on le sème. Alors, il atteint des dimensions et une beauté de formes auxquelles le pin bâtard ne parvient que rarement. Dans un premier temps, l’espace ensemencé ressemble assez à un champ où les céréales commencent à poindre et les dix premières années, la croissance des pins est extrêmement rapide. Elle se ralentit par la suite. Pour éviter les risques inhérents à toute les monocultures, les parcelles sont également plantées de feuillus (chênes, châtaigniers, muriers…) dont la présence sert à limiter voire à éradiquer la présence de certains parasites du pin et notamment des chenilles processionnaires. La proportion de feuillus doit être d’un tiers pour deux tiers de pins. Le tanin des feuilles agit comme un répulsif qui dissuade les chenilles de s’aventurer sur les pins pour y héberger leurs cocons.
Les jeunes plans de pins ne donneront aucun revenu avant une cinquantaine d’années. Rares sont ceux qui les plantent et qui peuvent espérer en retirer quelques bénéfices. Généralement, ce sont leurs enfants qui récolteront et à qui devront, à leur tour, planter les parcelles défrichées.

 Usine transformation de la résine-copie-1

  Le pin a de multiples usages : on l’utilise pour le bois de charpente, pour la menuiserie en général et le charbon (de bois). Mais ce qui rapporte le plus c’est la transformation de la résine. Dès qu’un arbre atteint l’âge de soixante ans, on en tire une gomme avec laquelle on fabrique l’essence de térébenthine fine mais aussi une autre espèce de térébenthine, plus épaisse, qu’on appelle térébenthine de chaudière.
Pour faire sortir cette résine qui n’est autre que la sève de l’arbre, on pratique une encoche dans l’arbre d’environ quatre travers de doigts de largeur sur une faible épaisseur et, chaque année on pratique de la même façon en remontant le long du tronc jusqu’à une hauteur de deux pieds pendant quatre ans après lesquels on recommence  un processus identique sur le côté opposé du tronc. Il faut faire attention à  ne pas trop échancrer l’arbre trop profondément ni à ôter trop d’écorce à la fois parce qu’il en sortirait trop de sève ce qui ferait périr l’arbre.
On obtient avec cette résine qui sera chauffée de différentes façons,  une pâte que les habitants du pays utilisent surtout pour traiter les plaies et éviter l’infection.
Lorsque l’arbre, saigné à blanc, est quasiment mort, on le coupe en petits morceaux que l’on amasse en tas homogènes dans un trou pas très profond mais revêtu de briques réfractaires. A la base de ce four improvisé, il y a un trou où on met un morceau de bois creusé qui sert de conduit  vers des barriques placées en dessous de ce conduit de fortune puis, on les couvre de terre de bruyère de la même manière dont on fait le charbon et l’on y met le feu. La forte chaleur ainsi contenue par la terre durcie provoque l’écoulement  d’une espèce d’eau roussâtre laisse s’écouler sans la recueillir car elle n’est bonne à rien. Mais, par la suite, cette eau laisse la place à une sorte de pate semi liquide qui devient noire tout en s’épaississant. C’est du goudron qu’on a soin de recueillir et qui servira à toutes sortes de travaux : étanchéisation, traitement  des arbres fruitiers…
Finalement, on peut tirer des pins des revenus importants en dehors du commerce du bois, car la résine se vend fort cher ainsi que le goudron.
Conditionnement de la cire d'abeilleIl y a aussi dans les Landes une récolte considérable lorsqu’elle réussit mais elle n’est pas très sûre car soumise aux effets du mauvais temps qui parfois persiste même en été. Il s’agit des abeilles sauvages que l’on arrive à fixer dans des ruches faites avec des bottes de genêts séchés. Quand l’année  est bonne, on en retire beaucoup de miel et beaucoup de cire qui se vendent aussi très bien.

Alors, si par hasard ou par nécessité, vous veniez à vous perdre dans ce pays, sachez que vous y seriez toujours bien accueillis car le landais, même s'il est réservé, est toujours convivial.

Par Alix2013 - Publié dans : 1843 Mémoires d'un journaliste - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Dimanche 12 décembre 2010 7 12 /12 /Déc /2010 13:08

Paris, le 18 mai 1893

 

1 Le château de Marly

                                           Le château de Marly

 

"Le public a raison de s’intéresser à la vie des hommes célèbres, des écrivains en particulier. Ces derniers, à qui l’on prête volontiers un esprit supérieur, pourraient-ils vraiment avoir une existence banale ? Non, sans doute pas, au même titre que leurs héros, des êtres imaginaires ou presque… créés pour nous distraire mais aussi pour nous permettre de réfléchir selon les thèses morales qu’ils soutiennent, les solutions qu’ils trouvent aux questions brûlantes de notre époque. Tout cela nous inspire naturellement  le désir de savoir si la propre vie de ces écrivains est en harmonie avec la morale qu’ils prêchent…
D’ailleurs, nous aimons tant nos défauts, que notre plus grande joie réside encore dans la connaissance que l’on peut avoir des faiblesses des « grands », de savoir que ceux-là mêmes qui prétendent influencer nos esprits succombent comme nous à toutes les tentations humaines. Alors, nous nous acharnons sur « l’idole » avec d’autant plus de rage que nous croyons, par comparaison, nous élever dans notre propre estime.
Nous savons pourtant que les demi-dieux n’ont existé que dans la mythologie. Ne nous en plaignons pas : quel intérêt aurions-nous pu soutenir devant des êtres ennuyeux à force d’être parfaits ?
Comment un écrivain, quelle que soit sa puissance intellectuelle et la fécondité de son imagination, pourrait-il nous dépeindre les passions multiples qui agitent le cœur humain, s'il ne les avait lui-même ressenties? Je dirai plus : à des imaginations puissantes, il faut des sensations fortes. Chez eux, rien ne doit être en demi-teinte : leurs qualités comme leurs défauts prennent des proportions qu'on ne trouve pas chez les gens ordinaires et, nous ne pouvons imaginer qu'ils soient accessibles aux travers mesquins qui sont le propre justement du vulgum pecus.

Ces réflexions me sont venues à l'esprit lorsque, voulant parler de Dumas intime, je me suis souvenu de cette légende qui tendait à le faire passer pour intéressé. Tous ceux qui ont eu la bonne fortune d'approcher l'auteur de Francillon (1887) savent combien cette accusation est fausse et stupide. Il est vrai que les médisances  obtiennent plus de crédit que les choses sensées. Comme par hasard…
 Tout récemment, une revue, dans une chronique fantaisiste, et sans que son auteur y ait attaché la moindre importance, racontait que M. Dumas, suivant en cela la tradition paternelle, ne payait pas ses dettes. C'était là une simple boutade. Or ces sortes de boutades sont le plus souvent dangereuses, puisqu'il se trouve toujours des gens qui, intentionnellement ou non, y ajoutent foi. C'est ainsi que naissent les légendes. Un autre journal n'avait-il pas dit aussi que M. Dumas n'éprouvait aucun scrupule à faire sien le travail d'un autre, pourvu que cela lui rapportât ?
L'auteur de l'article prétendait que, tout en ayant très peu collaboré à la pièce de Georges Sand : le Marquis de Villemer (jouée en février 1864 à l’Odéon), l’illustre écrivain touchait et touche encore la moitié des droits d’auteur. Son argumentation était fausse car, au contraire, et bien qu’il ait apporté son concours à l’élaboration de cette pièce, Alexandre Dumas n’a jamais rien touché de ce fait. C’est simplement un cadeau de plus de 200 000 francs qu’il a fait là à Georges Sand, qui en a convenu d’ailleurs elle-même dans plusieurs lettres qu’elle a adressées à son éminent collaborateur. Le fait est facile à établir puisque la pièce a été jouée et se joue encore de nos jours (mai 1893).
Pour achever de peindre le caractère de Dumas à cette époque – il avait alors trente-six ans – le journaliste racontait qu'il n'y avait pas de plus grand plaisir pour le jeune auteur dramatique que d'agacer le fils de Georges Sand, Maurice, en faisant tomber à la dérobée les châteaux de cartes que l'autre édifiait avec tant de peine. Or Maurice Sand avait deux ans de plus que Dumas…
Ces « anecdotes » finirent même par être utiles à un avocat en mal de publicité qui plaidait dans une affaire qui ne concernait pas Alexandre Dumas puisqu’elle opposait Messieurs Koning et de la Rounat qui se disputaient à propos de la reprise de la pièce Les Danischeff initialement jouée à l’Odéon en 1876. Il s’agissait avant tout d’une querelle entre producteur et metteur en scène. Cette pièce avait été écrite par Alexandre Dumas fils et Pierre Korvine-Kroukovski (1844-1899) qui signait Pierre Nevsky. Pourtant, au cours de sa plaidoirie, l’avocat d’une des parties, Maître Tézenas, lut au tribunal l’article que je viens de citer et s’écria : « voilà le vrai caractère de Monsieur Dumas ! »
Cet exemple nous montre quel danger il y a à accréditer plus longtemps de pareilles légendes, quels inconvénients cela peut avoir pour celui qui en est la victime, puisqu'un avocat n'hésite pas, au risque de tromper la conviction des juges, à se servir d'une boutade de journaliste en quête de nouvelles à sensation. 

Alexandre Dumas et son petit-filsTous ces détails, de même que ceux qui vont suivre, je les tiens de M. Dumas lui-même.
Je les ai recueillis au cours de divers entretiens à bâtons rompus, et, certes, l'illustre écrivain était loin de se douter qu'un jour j'en ferais mon profit. Mes confrères savent d'ailleurs combien Dumas se montre rebelle à ces sortes de confidences si elles doivent nourrir le reportage d’un journaliste en mal d’actualité. Les journalistes  savent aussi le peu d'importance qu'il attache aux attaques dont il est l'objet.
 

Jamais, du reste, il ne lit les articles de journaux qui parlent de ces attaques. Et. si quelques amis complaisants - et il s'en trouve toujours - les lui communiquent, il n’y répond pas et ne veut pas qu'on y réponde.

 

 

Alexandre Dumas et son petit-fils

 

 

« Sauf dans les fonctions publiques, où l'on n'est pas seul en cause, lisons-nous dans la préface de la Princesse de Bagdad, la seule réponse à faire aux calomnies, c'est le silence, lequel contient toutes les formes et tous les effets du mépris. » 

Et, plus loin, avec une nuance de mélancolie qui caractérise tous les écrits de Dumas ces dernières années, il ajoute : 

« Je suis trop près de la fin de toutes les choses périssables pour laisser traîner un mauvais sentiment dans  ma vie. Ceux que j'aime et qui m'aiment peuvent me faire de la peine sans le vouloir; ils n'ont qu'à souffrir ou mourir pour cela ; les autres ne peuvent rien me faire. Ils peuvent imprimer, démontrer, faire admettre par le monde entier que je n'ai aucun talent, que mes succès étaient immérités, ils peuvent précipiter mon œuvre dans l'oubli. Qu'ils ne se donnent pas tant de mal ; elle y tombera bientôt toute seule, si elle le mérite et elle en ressortira tôt ou tard malgré eux, si elle vaut quelque chose. Et qu'est-ce que l'une ou l'autre solution changera dans le mouvement de ce monde ? Ce que nul ne peut m'enlever, c'est le plaisir que le travail m’a procuré, ce sont les jouissances pures que m'ont causées la conception et l'exécution de ces œuvres bonnes ou mauvaises, toujours sincères, c'est l'indépendance matérielle et morale qu'elles m'ont donnée, c'est l’influence que  quelques-unes d'entre elles ont exercée sur les idées, sur les mœurs et même sur les lois ; c'est le droit de me dire, en face de certains progrès accomplis, ce que disent les ouvriers en se promenant le dimanche dans des quartiers nouveaux:  « J'ai tout de même travaillé à ces maisons-là.» Rien ne vous permet de dire que je n’aie pas aimé, cherché et dit la vérité, que je n’aie pas voulu le bien, que je n’aie pas poursuivi un idéal, inutilement pour vous, soit, et encore, qu’en savez-vous ? Mais non pour moi en tout cas et pour quelques autres que j’ai fait réfléchir et pleurer, ce qui n’est pas la même chose. Combien sommes-nous qui pouvons en dire autant ? Non seulement je ne reproche rien à la vie, mais je n’espérais pas et ne méritais pas tout ce qu’elle m’a donné. J’aurais été un des heureux de ce monde ; c’est bien le moins dès lors que je ne veuille de mal à personne, même à ceux qui ont essayé de m’en faire. »

 
Le bureau d'Alexandre DumasCe n'est que tout récemment qu'une sorte de revirement s'est produit en faveur de l'éminent écrivain. Ceux-là mêmes qui l'ont le plus violemment attaqué jadis sont revenus sur leur opinion première et la presse tout entière a enfin admis l’importance et la qualité de son œuvre au moment de la publication du septième volume de son Théâtre complet.
Et, en rendant justice à la puissance créatrice de l'écrivain, il devient impossible de ne pas reconnaître en même temps la réalité des valeurs de l'homme privé, tellement l'auteur et l'œuvre se sont pour ainsi dire identifiés.

« Dans notre chef-d'œuvre, dit-il, il faut qu'il y ait non seulement de notre esprit, mais de notre âme et presque de notre sang et de notre chair. On ne donne pas la vie sans tirer quelque chose de soi, des plus secrètes profondeurs de soi-même. »

 

 Le bureau d'Alexandre Dumas

 

La sincérité, la passion qui monte de toutes les pages qu'il a écrites nous fait sentir que son œuvre est non seulement le résultat de ses propres impressions, de l'observation sur lui-même et sur les autres, mais encore des souffrances morales que le hasard de ses origines lui a appris à connaître dès le début de son existence.

« De la loi qui m'avait opprimé, je passai à celle qui opprimait les autres. Né d'une erreur, j'avais les erreurs à combattre.»

 

La chambre d'Alexandre Dumas à Marly

 

          La chambre d'Alexandre Dumas à Marly

Lisez cette page autobiographique que j'ai trouvée dans la préface de la Femme de Claude et vous pourrez juger enfin combien il souffrit dans son enfance, des brimades voire des persécutions infligées par ses camarades :
« Lorsque je vins au monde, une de ces lois que vous trouvez si bien faites, et que je me permets quelquefois d'attaquer, m’attendait à côté de mon berceau pour peser sur moi, qui n’avais pas demandé à naître, et qui étais aussi innocent que tous les autres enfants qui naissaient à la même heure, fussent-ils fils de rois sur leur trône ou de magistrats sur leur siège. »
Et plus loin, parlant des insultes que ses camarades d'école lui faisaient subir, il ajoute : 

« Mon supplice, que j'ai décrit dans « l'Affaire Clémenceau », et dont je ne parlais pas à ma mère pour ne pas lui faire de peine, dura cinq ou six ans. Je faillis en mourir. Je ne grandissais pas, je m'étiolais ; je n'avais de goût ni pour l'étude ni pour le jeu. Seulement, je me repliais en moi-même et je prenais cette habitude de la réflexion et de l'observation qui devait me servir tout au long de ma vie. Observation des autres, préservation de soi-même. »

Mais le voilà enfin homme et lancé à fond de train dans ce qu'il appelât    « le paganisme de la vie moderne. »
« Faut-il vous dire, monsieur? Je ne prenais pas grand plaisir à ces travaux faciles. J'observais et je constatais plus que je ne jouissais dans cette vie turbulente. Les créatures dévoyées que je côtoyais à chaque moment, qui vendaient le plaisir aux uns, qui le donnaient aux autres, qui ne gardaient pour elles qu'une honte certaine et, qu'une fortune douteuse, me donnaient au fond plus envie de pleurer que de rire, et je commençais à me demander pourquoi cela était ainsi. Comme je n'avais pas de patrimoine à dilapider avec ces femmes, aux dépenses que je pouvais me permettre j'ajoutais un peu de pitié. J'assistai à des désespoirs, je reçus des confidences, je vis couler des larmes sincères et amères à travers toutes ces fausses joies. Celles qui me prirent pour confident me surent gré de ne pas me moquer d'elles, et mon âme, qui commençait à remuer en moi, m'annonçait déjà un nouveau moi qui présageait de ma transformation. Le roman de la Dame aux Camélias fut le premier effet de ces impressions. »

 


Le salon

Le Maître poursuivait donc la voie qu’il se traçait sans s'inquiéter des attaques plus violentes qu'a subies aussi bien son œuvre moralisatrice que l'homme qui a eu la hardiesse de l'entreprendre. C’est la conséquence inévitable de tout ce qui vient heurter nos préjugés, nous montrer soudain la vérité lorsque nous nous sommes habitués à nous complaire dans le mensonge.La devise de toute sa vie a été ce simple proverbe arabe :

« Le chien aboie, la caravane passe. » » et il aime à ajouter : « Que ceux qui font partie de la caravane laissent aboyer et poursuivent leur route. Ils vont quelque part où les chiens ne vont pas. »

 Avec cette philosophie, il lui était facile de dédaigner les piqûres lilliputiennes des envieux ou des sots : ce géant de la littérature savait que, tôt ou tard, la vérité se ferait jour. Cela est arrivé plus tôt peut-être qu'il ne l'espérait. D'ordinaire ces sortes de revanches sont posthumes…
 

Si tous ceux, parmi les jeunes auteurs dramatiques, qui ont fait appel à la connaissance et à la protection de l'éminent écrivain, se nommaient, la liste en serait longue. Ses correspondants sont aussi très nombreux ; il reçoit plus de cinquante lettres par jour et cependant il prend le temps de répondre à toutes. Ses réponses sont autant d'autographes ; il n'a point de secrétaire. Il a trop appris, par l'exemple de son père, ce que peuvent coûter parfois les indiscrétions de ces confidents. 

Si nous ajoutons à cela le nombre considérable de préfaces, d'articles inédits livrés gratuitement à des revues naissantes, nous serons peut-être moins surpris de voir que la Route de Thèbes mette autant de temps à voir le jour.
Puisque nous parlons de la Route de Thèbes, rappelons qu'il existe encore une autre cause, intéressante à signaler, du retard qu'apporte le Maître à satisfaire la curiosité de ses nombreux admirateurs.
Depuis le Supplice d'une femme, la pièce d'Émile de Girardin que Dumas a pour ainsi dire réécrite en entier, il ne se met jamais à écrire une nouvelle œuvre avant d'en avoir longuement mûri le plan et surtout déduit le dénouement logique.
Car, comme il le dit si bien : «  le dénouement est un total mathématique : si votre total est faux, toute votre opération est mauvaise. J'ajouterai même qu'il faut toujours commencer la pièce par le dénouement, c'est-à-dire ne commencer l'œuvre que lorsqu'on a la scène, le mouvement et le mot de la fin. »
Mais une fois en possession du dénouement, la pièce est écrite en quelques jours. : « On écrit une pièce ou un livre en quelques jours, dit-il dans les notes à son Théâtre Complet. Mais depuis combien de temps les portait-on dans sa cervelle et les y retenait-on ? Grossesse longue et douloureuse, accouchement rapide. »
Si sa pièce de théâtre, la Route de Thèbes, n'a pu voir encore les feux de la rampe, c'est que l'auteur n'est pas   encore arrivé à « son total mathématique. »
Enfin, il y a encore une autre cause plus intime et qui fait hésiter l'auteur à livrer son nouvel ouvrage au jugement public:  

«  Arrivé à un certain âge, hélas ! Celui que j’ai justement, l’auteur dramatique n’a rien de mieux à faire que de mourir, comme Molière, ou de se retirer à l’écart du monde comme Shakespeare et Racine. C’est déjà un moyen certain de leur ressembler en quelque sorte. Le théâtre est semblable à l’amour : il veut de la bonne humeur, la santé, la puissance, la jeunesse. C’est s’exposer aux plus douloureux mécomptes que de vouloir être toujours aimé des femmes ou choyé du public… Arrivé à ce moment difficile, l’auteur dramatique, qui n’est pas seulement un faiseur de mots d’esprit plus ou moins ingénieux, qui a cru à son art, qui l’a honoré et aimé, qui aurait voulu non seulement en faire un plaisir, mais un enseignement pour les hommes, se sent pris entre son idéal et son impuissance. Il comprend enfin,  que ce n’est pas à la forme dont il s’est servi jusqu’à présent que l’humanité recherchera jamais la solution des grands problèmes qui l’agitent, bien qu’il croie l’avoir trouvé pour lui-même ; que ce qu’il rêve maintenant est irréalisable sur le terrain fleuri, mais étroit et mouvant où il s’est tenu longtemps en équilibre à force de  souplesse et d’agilité, et il sent qu’il va y avoir un irréparable malentendu dont il sera la victime, s’il veut y bâtir le monument de ses dernières pensées. La seule chance qu’il ait de faire accepter les vérités qu’il a dite, c’est de ne pas essayer d’en rajouter de plus hautes à celles-là. »

Les sentiments qu'exprime ici ce grand artiste dans une sorte de profession de foi, les pages sincères que nous avons citées, le placent bien au-dessus des lâchetés de la calomnie que les hommes cherchent souvent à attribuer aux meilleurs d'entre eux. Que n'a-t-on pas colporté à propos de chaque événement de la vie privée de l'auteur de Francillon ! Qu'il vende son hôtel, qu'il se défasse de certaines toiles de sa galerie, vite, c’est une nouvelle histoire inventée, plus idiote et plus méchante que les précédentes. Pourquoi ne pas y voir plutôt un désir bien légitime de changer sa façon de vivre ? L'auteur de la Dame aux Camélias (1852) et du Demi-Monde (1857) n'avait pas encore acquis l'expérience amère que possède maintenant  celui qu’il est devenu après avoir écrit Denise (1885) et Francillon (1887). 

Le souvenir de la façon dont son célèbre père a mené sa vie n'a pas laissé de l'impressionner. La confiance naïve que Dumas père avait dans les hommes a été pour lui une source de déboires dont le fils se souvient et profite. Chose curieuse, quand on veut parler à M. Dumas fils de sa vie, c'est de son père qu'il vous entretient. On dirait que ces deux existences n'en font qu'une et que le fils semble supporter le poids d'une double expérience. Il doit donc forcément sentir plus que tout autre l'amertume de la vie, et c'est ce qui explique le désir qu'il a de s'isoler définitivement du monde. 

Depuis 1884, c'est le château de Marly qui est sa demeure préférée. La vie qu'il y mène est très simple et est en harmonie avec l'intérieur qu'il s'y est fait. Regardez les photographies qui représentent sa chambre à coucher avec son lit simple encadré seulement de quelques toiles de maîtres. Puis, le cabinet de travail avec la grande planche en bois blanc en guise de table, et jusqu'au salon, beau par la richesse artistique du décor. Enfin, voilà le châtelain lui-même, tel que les hasards de la photographie l'ont surpris, son petit-fils dans ses bras ou méditant dans la solitude. 

On comprend mieux, dès lors, pourquoi Alexandre Dumas s’est lié d’amitié avec le comte Tolstoï. Il dit dans une préface qu’il a bien voulu écrire pour ma traduction d’un ouvrage de l’écrivain russe : « J’ai toujours été et je reste avec ceux qui poussent leurs théories à l’extrême. Ou il ne faut pas avoir de théories, ce qui est d’ailleurs le moyen de vivre tranquille, ou il faut les démontrer et les mettre en pratique jusqu’à leur conséquence fatale. »

Levé dès cinq heures du matin, été comme hiver, Alexandre Dumas fait une promenade et revient pour expédier son courrier. Ni le froid, ni le mauvais temps ne l'effrayent. Il dort toute l'année avec les fenêtres et les portes de la pièce contiguë à sa chambre à coucher ouvertes. Ses repas sont d'une frugalité qui étonne chez un homme aussi actif. Il ne boit jamais de liqueurs, presque pas de vin et ne fume pas. A dix heures du soir, il est couché.
Dans la préface de la Dame aux Camélias écrite en 1867 (cinq ans après la pièce de théâtre), le Maître raconte lui-même, sous forme de conseils au lecteur, la façon dont il a réglé son existence aussi bien au point de vue physique que moral. Ce passage caractérise trop bien l'homme pour ne pas trouver sa place ici :

« Marche deux heures tous les jours, dors sept heures toutes les nuits. Couche-toi, toujours seul, dès que tu as envie de dormir. Lève-toi dès que tu t'éveilles. Travaille dès que tu es levé. Ne mange qu'à ta faim, ne bois qu'à ta soif, et toujours lentement. Ne parle que lorsqu'il le faut et ne dis que la moitié de ce que tu penses. N'écris que ce que tu peux signer, ne fais que ce que tu peux dire. N'oublie jamais que les autres compteront sur toi, et que tu ne dois pas compter sur eux. N'estime l'argent ni plus ni moins qu'il ne vaut : c'est un bon serviteur et un mauvais maître. Garde-toi des femmes jusqu'à vingt ans, éloigne-toi d'elles après quarante. Ne crée pas sans bien savoir à quoi tu t’engages et détruis le moins possible. Pardonne d'avance à tout le monde, pour plus de sûreté.  Ne méprise pas les hommes, ne les hais pas davantage et ne ris pas d'eux outre mesure,  plains-les. Songe à la mort, tous les matins en revoyant la lumière, et tous les soirs en rentrant dans l'ombre. Quand tu souffriras beaucoup, regarde ta douleur en face ; elle te consolera elle-même et t'apprendra quelque chose. Efforce-toi d'être simple, de devenir utile, de rester libre, et attends, pour nier Dieu, que l'on t'ait bien prouvé qu’il n'existe pas. »
Voilà qui explique sans aucun doute, la solitude où se plait Alexandre Dumas depuis quelques mois. Tout le monde a pu remarquer d’ailleurs, la mélancolie qui transpire de tous ses écrits lorsqu’il est amené par le hasard d’une consultation, à donner son avis sur quelque question qui fait l’actualité du jour.
Arrivé aux sommets de la gloire, ayant eu le rare bonheur d’assister au triomphe des idées pour lesquelles il s’est battu, il semblerait que ces grandes satisfactions ne l’ont amené qu’au triste constat  de la vacuité de toutes choses…

« Nul de nous, aime-t-il à dire, ne sait en mourant s’il a fait une œuvre solide. »

« C’est à la postérité seule qu’appartient le droit de juger et de décider de ce qui doit vivre. Or, si nous augurons, d’après ce qu’elle a fait des œuvres les plus retentissantes du passé, ce qu’elle fera des nôtres, il ne nous reste plus qu’à nous montrer très modestes. »
Et il ajoute ailleurs :
« La gloire pour la gloire est une spéculation honteuse. Les hommes heureux de leur célébrité sont des naïfs ; les hommes fiers de leur génie sont des sots. »

Enfin dans la préface à l’ouvrage de Tolstoï dont j'ai parlé plus haut, il dit, en parlant de la nature :
« Aux agents qu'elle met en vibration pour nous donner la vie et la mort, il est facile de voir qu'elle ne nous reconnaît pas la valeur que nous nous prêtons pour des raisons toutes personnelles. Un animalcule mis en circulation par un spasme, et nous voilà sur la terre ; un microbe mis en mouvement par un miasme, et nous voilà dessous. Il n’y a vraiment pas là de quoi faire les fiers.»
Ce sont surtout les questions scientifiques qui, en ces derniers temps, attirent l'attention de ce littérateur philosophe. « Voyez-vous, me dit-il un jour, au fond, seule la science est éternelle. Les œuvres littéraires survivent très rarement à leurs auteurs, et certes le plus grand chef-d'œuvre artistique est loin d'avoir une portée aussi grande que la moindre découverte scientifique. » 
Pasteur et Berthelot excitent particulièrement son admiration. Son bureau et le rayon de sa bibliothèque sont encombrés de revues et de livres de sciences. 

Dans les arts qui ne sont pas siens, il recherche encore les représentations de la nature, les paysages de Corot, les couchers de soleil de Jules Dupré. Dans une lettre particulière qu'il a bien voulu m'adresser, après avoir cité la plupart des maîtres classiques de la peinture, il conclut :
« Maintenant,  une lithographie de Raffet, la Revue nocturne ou le Bataillon carré, m'en dit autant que le plus beau tableau des maîtres cités plus haut. Pour mon goût personnel, je ne tiens pas plus que cela aux tableaux composés. De beaux portraits, des paysages sans personnages, une ou deux figures nues, comme Diane de Corrège, l'Innocence de Proudhon, la Source d'Ingres, la Femme couchée de Lefebvre me satisfont pleinement. J'ai couru pendant très longtemps après un tableau Gustave Moreau, la Chimère, que je n'ai pas pu avoir ni même retrouver, et que j'aurais mis tout seul dans ma chambre qu'il aurait emplie, bien qu'il ne soit pas grand.»

Mais ce dont M. Dumas ne parle pas dans sa lettre, c'est son goût pour la peinture qui incarne une idée et sa prédilection pour des peintres comme Tassaert, par exemple, qui raconte les souffrances des plus démunis.  Il a eu l’occasion de l’exprimer dans une étude qu'il a publiée sur ce grand maître de la peinture.
Ses objets d'art sont presque la seule distraction du châtelain de Marly. Malgré les ventes successives qu'il a faites, ou plutôt à cause de ces ventes, s’il lui reste moins de chef-d’œuvre, leur valeur en est d'autant plus considérable, étant donnée la sélection artistique qu'il a su établir.
Le billardDans une pièce du rez-de-chaussée, où trône le buste de Dumas père par Chapu, objet d’art et de culte (de vénération filiale) - s'étale un superbe billard sur lequel le Maître se livre à d'interminables carambolages avec son petit-fils de onze ans qui  pratique déjà la « série » d’une façon remarquable.

Marly ne reçoit que de rares, très rares visiteurs. Les littérateurs y sont en minorité (on ne peut pas toujours causer métier). Ce qu'on recherche avant toute chose chez les intimes ce sont surtout les qualités du cœur et de l'esprit, sans avoir à se préoccuper de leurs opinions littéraires ou politiques.

 

L'anecdote suivante montrera, sous cet aspect, l'éclectisme de Dumas.
A tort ou à raison, dans certains milieux, Alexandre Dumas passe pour avoir des opinions politiques rétrogrades. Pendant la Commune de Paris (période insurrectionnelle qui dura deux mois – du 18 mars au 28 mai 1871), une personnalité très connue du monde parisien vient trouver Dumas et lui demande de vouloir bien coopérer à l’évasion d’un communard qui avait su se rendre célèbre pendant l’insurrection, en lui procurant un faux passeport. Un faux passeport ! C’était trop demander … Cependant, Alexandre Dumas a alors l’idée surprenante de lui proposer d’aller avec lui chez Monsieur Thiers et de décider le président de la République à leur accorder son concours dans cette affaire.
On conçoit la surprise de Monsieur Thiers en présence d’une pareille démarche. Toutefois, Dumas fut assez éloquent pour gagner sa cause.
- Et bien ! soit, dit le président, on le fera évader, et pendant que nous y sommes, en avez-vous d’autres ?
- Non, je n’ai que celui-là, répondit Dumas.
- Allez, ne vous gênez pas. Au point où nous en sommes, c’est bien vrai ?
Sur les assurances de Dumas, on s’en tint là.
Le communard, muni d’un passeport en règle, franchit tranquillement la frontière.
Au fond, Alexandre Dumas resta persuadé que Monsieur Thiers n’était pas fâché de se débarrasser à si bon compte  d’un hôte gênant.
Quoi qu’il en soit, cette anecdote achève de nous montrer les différents aspects de l’homme engagé qu’est Alexandre Dumas. Comment un homme de cette envergure pourrait-il être accessible aux remugles infâmants de la calomnie que certains jaloux essaient de faire entrer dans la légende ?"
 

 

* Alexandre Dumas fils, est né à Paris le 27 juillet 1824 et il est décédé à Marly-le-Roi le 27 novembre 1895.

Il a laissé deux pièces de théâtre (vonlontairement ?) inachevées : La Troublante et La Route de Thèbes.

 

 

 

 

                                                       



Par Alix2013 - Publié dans : 1893 - Mémoires d'un journaliste - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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